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Fiche d'expérience

Nuit de la Solidarité : organiser un décompte de nuit des personnes en situation de rue

Nuit de la Solidarité : organiser un décompte de nuit des personnes en (...)

La première Nuit de la Solidarité a été organisée par la collectivité parisienne et ses partenaires dans la nuit du 15 au 16 février 2018. Des équipes composées de professionnels et de bénévoles parisiens ont été réparties sur le territoire parisien pour réaliser le décompte des personnes en situation de rue se trouvant sur l’espace public et dans certains espaces spécifiques (gares, parkings, hôpitaux…).

Cette opération poursuivait un enjeu central de politique publique : dénombrer avec une méthodologie fiable les personnes sans-abri et mieux connaître ce public et ses besoins, pour alimenter l’évolution des services qui lui sont proposés.

Principaux objectifs

  • Établir une « photographie », à un instant donné, du nombre de personnes en situation de rue, sur un territoire délimité,
  • Mieux connaître les profils des personnes rencontrées ainsi que leurs besoins grâce à l’administration d’un questionnaire anonyme,
  • Objectiver les situations auxquelles cherchent à répondre les politiques publiques d’accueil, d’hébergement et d’insertion.

Contexte

Paris a fait de la lutte contre l’exclusion et le sans-abrisme une priorité en adoptant en 2015 le Pacte Parisien de lutte contre la grande exclusion. Faisant le constat que de nombreuses personnes en situation de rue restent invisibles ou méconnues des services publics, la Nuit de la Solidarité s’inscrit dans l’action 105 du Pacte, qui prévoit de « Développer la connaissance des publics en situation et de leurs parcours ».

Description / Fonctionnement de l'action

Déjà mise en œuvre dans certaines villes européennes (Bruxelles, Athènes…) et nord et sud-américaines (New-York, Washington, Bogota…), une telle opération de dénombrement à l’échelle d’une ville restait jusque-là inédite en France, et a supposé la mobilisation d’un nombre important d’acteurs.

Planning de mise en œuvre

  • 2015 : Organisation prévue dans le cadre du Pacte Parisien de Lutte contre l’Exclusion
  • 4ème trimestre 2017 : Préparatifs opérationnels
  • 24 janvier 2018 : Pilote de l’opération dans un arrondissement test
  • 15 février 2018 : Nuit de la Solidarité sur l’ensemble du territoire

La participation des partenaires

La méthode, le questionnaire, les moyens logistiques et les modalités d’exploitation ont été déterminés grâce aux contributions de l’ensemble des membres du comité de pilotage (Ville de Paris, partenaires institutionnels tels que la RATP, la SNCF et les grandes associations de solidarités notamment). Ils ont bénéficié des retours d’expérience de l’opération pilote conduite dans un arrondissement test.

Les clés

 

  • Organiser la gouvernance du projet
  • Créer différentes instances de pilotage, des acteurs opérationnels aux partenaires institutionnels

L’inscription des bénévoles

La collectivité parisienne a fait le choix d’associer les Parisiens à l’opération : grâce à un appel aux bénévoles mis en ligne sur le site paris.fr, plus de 1500 bénévoles répartis sur 350 zones ont participé à la Nuit de la Solidarité. Une équipe est effectivement composée d’un maximum de 6 personnes dont un professionnel (chef d’équipe). Afin d’anticiper les désistements (taux de chute évalué ex ante à environ 40% , 5 bénévoles étaient inscrits dans chaque équipe. Les bénévoles, qui s’engagent à respecter un engagement éthique, sont placés sous la responsabilité d’un professionnel du social, garant de la sécurité de l’équipe et du bon déroulé de l’opération.

Les clés

 

  • Créer une charte graphique
  • Créer une adresse mail dédiée
  • Constituer des équipes mixtes

La méthode retenue

Ce décompte s’inscrit dans la méthodologie des enquêtes « une nuit donnée », « flash » ou « point in time count » qui donnent une photographie aussi exhaustive que possible, à un moment précis.

Ce type d’enquêtes ne rend pas compte des flux, c’est-à-dire des personnes qui tous les jours entrent ou sortent d’une situation de rue. D’autres méthodologies d’enquête, de type longitudinal, sont nécessaires pour rendre compte de cette dimension.

Deux types de questionnaires ont été créés, en collaboration avec le comité scientifique :

  • Un questionnaire pour les personnes seules et les familles
    Une partie à remplir systématiquement, sur base de l’observation, s’il est impossible pour l’équipe d’entrer en contact avec la personne (elle dort, est dans une tente…) et 19 questions à poser si la personne rencontrée accepte de répondre au questionnaire
  • Une fiche groupe (pour les groupes > 5 personnes)
    Uniquement basée sur l’observation, cette fiche a été créée pour faciliter le décompte dans des zones de forte densité de personnes en situation de rue.

Un sac contenant l’ensemble du matériel et des documents nécessaires au bon déroulé de l’opération est remis à chaque participant :

  • Matériels : 1 brassard, 1 stylo,
    + uniquement pour les chefs d’équipe : 1 lampe torche, 1 porte bloc, 1 chasuble,
  • Documents : 1 guide méthodologique du bénévole, 2 Guides solidarité de la Ville de Paris, 3 fiches de signalement (pour faire remonter des situations particulières), 3 fiches solidarité (qui résume les informations essentielles extraites du Guide Solidarité)
    + uniquement pour les chefs d’équipe : la fiche de composition de l’équipe, les cartes du secteur, le guide du chef d’équipe, les questionnaires et les fiches groupe, et un questionnaire en anglais plastifié.

Les clés

 

  • Organiser l’acheminement des matériels et documents

Le déroulé de l’opération

  • 18h : arrivée de l’équipe d’accueil et des référents
  • 19h : arrivée des chefs d’équipe dans les différents points de rassemblement géographique (QG d’arrondissement)
  • 19h30 : arrivée des bénévoles, rencontre des équipes, distribution des collations
  • De 20h à 22h : formation, questions et échanges, puis temps en équipe
  • 22h : départ des équipes sur le terrain
  • Jusqu’à 1h : retour progressif des chefs d’équipes au QG d’arrondissement, lorsqu’elles ont fini de couvrir leur zone. Centralisation des questionnaires, temps d’échange possible.

La cartographie du territoire

Le travail de cartographie est essentiel : les zones parcourues ne doivent être ni trop grandes (risque de ne pas être couvertes, ou trop fatigantes pour les équipes), ni trop petites (pour ne pas multiplier inutilement le nombre de bénévoles, et éviter que trop d’équipes ne rencontrent personne).

À Paris, les cartes ont été réalisées en partenariat avec l’APUR, l’Atelier parisien d’urbanisme, en croisant à la fois les kilomètres à parcourir et les signalements antérieurs de personnes à la rue connus des maraudes d’intervention sociale par exemple.

Il est également important d’isoler les « zones spécifiques » , comme les gares, les campements, les talus, les bois, les salles d’attente des urgences (liste non exhaustive), connus des services de la ville et que Paris a choisi de réserver à des équipes constituées uniquement de professionnels.

Dans un souci d’exhaustivité, une approche partenariale est indispensable. Simultanément, la RATP, la SNCF et l’AP-HP relèvent le nombre de personnes passant la nuit sur leurs sites en s’appuyant le cas échéant sur des bénévoles, et les opérateurs de centres d’hébergement transmettent le nombre de personnes hébergées cette même nuit.

Les clés

 

  • Constituer les secteurs pour qu’ils soient praticables et adaptés
  • Isoler les zones spécifiques et préparer leur couverture avec les partenaires


La formation : en amont des professionnels, le jour j des bénévoles

La formation des professionnels

 
L’opération suppose une certaine expérience du contact avec les personnes à la rue et une compréhension fine de la méthode, et donc une formation. À cet effet, un support de formation et un guide méthodologique spécifique à chacun des rôles ont été élaborés et distribués à chacun. Pour les professionnels, 4 types de rôles ont été imaginés, l’un en QG central pour tout Paris, les 3 autres dans chacune des mairies d’arrondissement (QG locaux) :

  • L’équipe de gestion de crise, en QG central : des professionnels de l’assistance aux sans-abris et aux personnes vulnérables pour répondre par téléphone aux questions urgentes des équipes et faire intervenir des équipes en cas de besoin ;
  • Les référents, qui restent en QG d’arrondissement : des cadres avec une bonne connaissance du projet pour superviser le déroulement, dispenser la formation aux bénévoles le soir même, répondre au téléphone pendant l’opération pour les questions de méthode, et pour s’assurer du bon retour des questionnaires
  • Les chefs d’équipe, sur le terrain : des professionnels du social (des institutions et des associations) pour mener et encadrer les équipes le soir de l’opération ;
  • Les équipes d’accueil, en QG d’arrondissement : pour assurer l’installation de la salle, l’accueil et l’émargement des participants, la distribution des sacs et la gestion des non-inscrits.

La formation des bénévoles

 
Pour beaucoup de bénévoles, le décompte sera leur premier contact avec des personnes en situation de rue : un temps de formation de 1h30 à 2h est donc nécessaire pour leur expliquer l’opération, répondre à leurs questions et leur laisser un temps de rodage en équipes avant le départ.

Dans chaque mairie d’arrondissement, une formation a été présentée sur la base d’un support unique (PowerPoint et vidéo tutoriel) afin d’expliquer les règles à respecter : rappel de l’engagement éthique et de la garantie de l’anonymat, respect du sommeil ; demande préalable pour savoir si les personnes ont été abordées par une autre équipe, respect du territoire à couvrir indiqué sur la carte détaillée, application d’une méthodologie identique pour les différentes situations rencontrées (personnes seules, groupes, tentes).

Les clés

 

  • Évaluer les ressources humaines nécessaires par type de mission
  • Informer, recruter et former les professionnels en amont
  • Préparer des supports de formation complets et synthétiques pour chacun des rôles (chef d’équipe, référent d’arrondissement, équipe d’accueil)
  • Prévoir un temps suffisant d’appropriation des outils avant le départ

L’analyse et publication des résultats

 
Les résultats sont à analyser comme un décompte a minima car l’opération ne prétend pas à l’exhaustivité (seul l’espace public a été couvert, des personnes aux stratégies d’invisibilité n’ont pas été rencontrées…). Ils doivent être analysés au regard du nombre de places d’hébergement ouvertes et occupées à cette date, afin d’apprécier les évolutions des chiffres lors des prochaines éditions.

L’analyse des résultats a été réalisée avec l’appui d’un comité scientifique, chargé d’émettre un avis sur le protocole d’exploitation des données, sur les résultats intermédiaires et sur les résultats finaux.

Composition du comité scientifique
Chercheurs 
Chargée de recherches, CNRS, Centre Norbert Elias
Professeur des Universités, CNRS Paris 8
Chargé de recherches, CNRS, Centre Max Weber, Institut des Sciences de l’Homme, Lyon
Maître de conférences en sociologie - UFR Droit, Sciences Politiques et Sociales - Université Paris 13, Sorbonne Paris Cité
Sociologue, spécialisé dans les migrations et la traite des êtres humains
Observatoires et institutions scientifiques
INSEE - Chef de la Division Recensement à la Direction régionale d’Île-de-France
-  Directrice adjointe
-  Direction régionale d’Ile de France
OFPRUH - DRIHL
-  FAS
APUR Direction
Acteurs du champ accueil, hébergement et insertion
Fédération des acteurs de la solidarité Chargée de l’observation sociale à la FAS Ile de France
Observatoire du Samu Social - Directrice
-  Directeur adjoint
-  Épidémiologiste, coordonnatrice de l’enquête Hytpeac
-  Démographe, pôle Observation sociale
-  Directrice générale du Samu Social
UNCCAS Chargée d’études
Missions études internes
Pôle études du CASVP - Responsable des études
-  Doctorante en CIFRE
CEPE de la DASES - Chargé d’études
-  Chargée d’études et d’évaluation à l’OS
-  Doctorant

 
Les données collectées ont donné lieu à différentes restitutions :

  • La diffusion des premiers résultats lors d’une conférence de presse organisée la semaine suivant l’opération,
  • La production de chiffres clés un mois plus tard : tris à plat des variables principales (âge, sexe, composition familiale, durée de présence sur le territoire, lieux de sommeil…),
  • La publication d’un rapport présentant des résultats plus complets et différentes conférences de présentation.

Les clés

 

  • Constituer un comité scientifique,
  • Prévoir un processus de traitement des données après l’opération,
  • Garantir le respect de la loi « Informatique et libertés » de l’opération de tous les enjeux de l’opération qui y ont trait.

Bilan

Les premiers résultats ont été présentés par Bruno Julliard, premier adjoint à la Maire de Paris, et
Dominique Versini, adjointe à la Maire, en présence de l’ensemble des parties prenantes de l’opération :

  • 2 025 personnes sans-abri ont été décomptées dans les rues de Paris ;
  • 738 personnes sans-abri ont été décomptées par les quatre partenaires institutionnels de l’opération : 200 pour la SNCF dans les gares, 49 pour l’APHP, 112 dans les parkings Vinci-Indigo et 377 dans les stations de métro par la RATP ;
  • 189 personnes sans-abri ont été décomptées dans le bois de Vincennes (12e), le bois de Boulogne (16e) et La Colline (18e).

Ce décompte est intervenu dans le contexte d’un épisode de grand froid ayant déclenché un plan dédié de mise à l’abri quelques jours auparavant (5 février). 672 personnes étaient mises à l’abri à Paris dans ce cadre dans la nuit du 15 au 16 février, dans des salles de mairies d’arrondissement, des gymnases, des haltes de nuit et d’autres lieux ouverts temporairement. Par ailleurs, 1 477 personnes étaient hébergées ce même soir dans le cadre du plan hiver déclenché chaque année en décembre.

Une fois terminée leur exploitation par le Comité Scientifique, les résultats seront rendus publics au travers d’une publication.

La Nuit de la Solidarité a vocation à être réitérée, chaque année à la même période, afin d’être en mesure de pouvoir comparer les résultats et analyser l’impact de l’évolution des politiques publiques sur ses bénéficiaires directs.

Les différents échanges et retours d’expériences organisés à la suite de l’opération ont permis d’identifier des pistes d’amélioration, notamment :

  • Retravailler les questionnaires et fiches, en analysant notamment les taux de réponse obtenus ;
  • Diversifier les partenaires mobilisés afin d’aller à la rencontre de personnes aux stratégies d’invisibilité (gestionnaires de parkings privés, bailleurs sociaux pour couvrir les halls et parkings d’immeubles…) ;
  • Assurer une meilleure couverture de l’espace public (réflexion sur l’ajout des parcs, abords de périphérique…).

Moyens

Moyens humains

  • Dans les QG d’arrondissement  : 2 référents et a minima 2 personnes pour l’accueil,
  • Dans les équipes : 1 professionnel chef d’équipe et 3 bénévoles.

Moyens materiels

Reprographie, matériel pour les sacs bénévoles, sachet repas pour tous les participants, prestataire externe pour la saisie des données…

Les partenaires

Partenaires opérationnels

Environ vingt associations de lutte contre l’exclusion (Samu Social, Emmaüs, Entourage…) œuvrant à Paris ont pris part à l’opération.

La collectivité parisienne a sollicité le concours de partenaires institutionnels gérant des espaces privés accessibles au public :

  • La RATP pour couvrir les 246 stations de métro situées à Paris,
  • La SNCF pour les sept gares parisiennes,
  • L’AP-HP pour les salles d’attente des urgences de treize hôpitaux parisiens,
  • Les parkings Indigo pour couvrir 27 parkings de la Capitale.

Les partenariats ont pour vocation à s’élargir au cours des prochaines années.

Les outils de communication sur l'action

  • Site internet,
  • Twitter,
  • Facebook,
  • Affiches,
  • Panneaux Numériques,
  • Création d’une boîte mail générique pour assurer un lien direct avec les participants.

Les outils pour évaluer l'action

  • Retours « à chaud » des participants,
  • Capitalisation des forces et faiblesses de l’action grâce à une série de retours d’expériences organisées avec l’ensemble des participants (avec les bénévoles et professionnels, avec les différentes directions de la Ville impliquées, sur la cartographie, avec les mairies d’arrondissement, sur le fonctionnement du QG central),
  • Réunions du comité scientifique : capacité à extraire des données fiables,
  • Dossier de presse réalisé par la Ville,
  • Revue de presse : analyse de la couverture médiatique.

Les observations du CCAS/CIAS

La Nuit de la Solidarité, inspirée de projets menés, parfois de longue date, dans d’autres villes, a vocation à être essaimée sur d’autres territoires en France, à l’instar de la ville de Metz et son CCAS qui ont organisé une Nuit de la Solidarité le 16 mars 2018.

Parmi les points clés à anticiper pour assurer la réussite d’une telle opération :

  • Assurer la mobilisation et la participation des acteurs associatifs du territoire ;
  • Être en mesure d’impliquer l’ensemble des services de la Ville concernés et identifier un acteur qui assume la chefferie de projet ;
  • Anticiper l’ampleur logistique de l’opération.

Photos :
Wikimedia Commons / Jplavoie (Photo de Paris)
Guillaume Bontemps (participation des bénévoles)
Joséphine Brueder (formation des bénévoles)

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