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Fiche d'expérience

Etre un « sociologue citoyen » à Aigues Mortes

Etre un « sociologue citoyen » à Aigues Mortes

L’équipe de sociologues citoyens s’est constituée. Professionnels de l’intervention sociale partiellement détachés, associatifs militants, bénévoles et salariés du centre social, membres du conseil municipal d’enfants et de jeunes, étudiants investis dans les questions sociales sont venus rejoindre un projet de recherche au service de l’action sociale du CCAS.

Contexte

La commune d’Aigues Mortes a à faire face à de multiples enjeux afin de s’adapter aux contraintes de la société moderne et de permettre à ses citoyens de s’insérer au mieux dans leur environnement. Aussi, afin d’adapter les réponses locales aux besoins prioritaires grâce à des politiques publiques pertinentes et cohérentes, la municipalité a décidé de faire réaliser une enquête urbanistique. Le Maire désirant insérer un volet social dans ce diagnostic a invité le CCAS a participer aux discussions préalables à l’élaboration du cahier des charges de la commandite.

La municipalité ayant le projet de faire construire des logements sociaux (entre 5 et 7 % supplémentaires), le CCAS a attiré l’attention des élus sur la nécessité de garantir une grande mixité sociale au sein des quartiers destinés à accueillir les nouvelles réalisations à loyers modérés.
Le CCAS a donc été chargé d’identifier les besoins et les attentes des habitants et de vérifier les conditions d’un vivre ensemble harmonieux.
Dès le départ, nous avons écarté l’idée de focaliser notre attention sur les seuls quartiers qui allaient voir leur structure se modifier, au profit d’une réflexion que nous avons choisie de mener à l’échelle de la ville dans son ensemble.

La particularité de la ville d’Aigues Mortes est de concentrer sur un espace restreint des contextes sociaux très contrastés. De part et d’autre des remparts, à l’ouest, voisinent des marinas luxueuses et une zone industrielle qui, en attendant la finalisation de l’aire de stationnement des gens du voyage, est régulièrement utilisée par les Tziganes en transit. A l’est, la ZAC, concentrant 90 % des logements sociaux, fait face à un nouveau quartier de riches villas. Ces juxtapositions n’ayant jamais fait, jusqu’à présent, l’objet d’une réflexion sur les conditions du vivre ensemble. Pour le CCAS, il était bien question de faire en sorte que les habitants restent au centre de ce projet. Rapidement s’est donc imposée l’idée de constituer un groupe composite qui mêlerait professionnels et non professionnels pour mener cette auscultation sociologique : une équipe de « sociologues citoyens » qui deviendrait force de proposition pour la ville. Ce mode d’intervention permettant d’une part d’inciter à une démarche participative, d’autre part, de favoriser l’appropriation de la réflexion et de la critique sociale inhérentes à l’approche sociologique, enfin de valoriser les richesses locales (personnes-ressources, initiatives spécifiques…) et de mettre directement en œuvre une dynamique de concertation avec les populations.

Le CCAS a pris contact avec un laboratoire de sociologie et a exposé ce projet, qui ne pouvait que passer par une phase de formation des acteurs à l’investigation sociologique. Après avoir vérifié que l’idée de former des « sociologues citoyens » n’était pas une idée saugrenue mais prenait également tout son sens pour des professionnels chevronnés, enthousiasmés par la démarche, il a été possible de la mettre en œuvre.

L’équipe de sociologues citoyens s’est constituée. Professionnels de l’intervention sociale partiellement détachés, associatifs militants, bénévoles et salariés du centre social, membres du conseil municipal d’enfants et de jeunes, étudiants investis dans les questions sociales sont venus rejoindre le projet de recherche. Il est important de préciser que ce projet n’est que la première étape d’un travail que nous souhaitons poursuivre en 2011 par une formation du collectif à l’analyse et l’exploitation des données sociologiques.

Description / Fonctionnement de l'action

En février 2010, une formation préalable de 15 heures a été dispensée (5 fois 3 heures) par une sociologue à l’ensemble du groupe. Son contenu prévoyait une définition de la sociologie et une présentation de ses applications, un accompagnement à la problématisation, une formation spécifique à la conception d’un questionnaire d’enquête et un entraînement à la conduite d’entretiens.

Le programme s’organisait en trois temps :
- l’énonciation : étape d’accueil de la demande et de décryptage du “problème” soulevé.
- l’objectivation : étape de la problématisation.
- l’investigation in situ : étape de l’épreuve du terrain.

Les aspects déontologiques ont fait l’objet de nombreuses discussions. A leur issue, il a été décidé que les sociologues citoyens ne s’adresseraient qu’à des personnes qui leur étaient inconnues, que les comptes rendus d’entretiens seraient anonymes, qu’entre eux ils évoqueraient les situations mais jamais les personnes et qu’ils s’interdisaient de faire référence dans leur entourage à toute information personnelle connue d’eux dans le cadre de la recherche.

Pour revenir à son cœur de cible et parvenir à répondre à la question : "Comment vivre ensemble à Aigues Mortes ?", le groupe a décidé d’observer trois focales :
- les personnes âgées,
- les familles monoparentales,
- les jeunes et ce, sur l’ensemble des sept quartiers de la ville.
Rapidement la nécessité d’établir deux supports d’entretien s’est imposée. Un questionnaire serait utilisé dans les échanges avec les adultes, une grille d’entretien conviendrait mieux aux discussions avec les jeunes.
Il s’agissait bien, pour les participants, dans cette étape du travail de s’approprier entièrement le questionnaire, de façon à ce qu’il ne devienne qu’un fil rouge auquel ils pourraient se rattraper si la discussion avec leurs interlocuteurs devait les attirer au-delà de leur cœur de recherche.

Une fois les deux supports conçus de manière concertée, le collectif à identifié des personnes ressources qui ont à leur tour fléché d’autres personnes. Ainsi, par capilarité, plus de 300 personnes ont été interviewées. Afin d’être le plus objectif possible, un groupe témoin a lui aussi été consulté, il ne présentait aucune caractéristique des trois focales observées. Les professionnels n’ont pas été tenus à l’écart de la recherche mais il fut décidé que cette part du travail reviendrait au laboratoire PASSIM, prestataire retenu, également chargé de l’analyse des données. Le collectif a cependant rencontré des difficultés pour entrer en contact avec les jeunes de la ville. L’idée a alors germé, de proposer une rencontre publique qui leur serait clairement destinée. Un spectacle semblait être le prétexte idéal pour les réunir.

Les adultes ont commencé à émettre des propositions qui paraissaient hors propos aux jeunes du collectif. Il a donc été décidé de s’en remettre à la perception et au choix de ces derniers. Ils ont opté pour une petite forme théâtrale dont le titre est "Avant de partir", proposée par une compagnie nîmoise. Le texte est le récit des dernières heures d’une jeune fille qui a décidé de se suicider. Le propos nous surprenant, les jeunes ont expliqué que le suicide les préoccupait beaucoup et qu’ils pensaient que ce thème serait mobilisateur.

Le collectif a pris en charge la communication autour de cette opération, de la conception des supports à leur diffusion auprès des jeunes.
Le spectacle n’étant pas une fin en soi, le sociologue, directeur de recherche a formé le groupe à la conduite de discussions ouvertes, sans grille d’entretien mais ayant pour objectif une collecte d’information orientée.
Après le spectacle, qui a mis en présence une cinquantaine de jeunes, et une rencontre avec le metteur en scène, une discussion en petits groupes s’est engagée sur le thème : être jeune à Aigues Mortes. Comme ce spectacle n’avait pas été budgété dans la commandite, le collectif de sociologues citoyens s’est adressé à la Direction départementale de la cohésion sociale. Séduit par la proposition faite aux jeunes de la Ville, l’Inspecteur de la jeunesse et de la vie associative à attribué une subvention couvrant 90 % de la dépense.

Durant les trois mois de collectage de données, des réunions régulières ont mis en présence chercheurs et sociologues citoyens. Elles avaient pour objectif de vérifier la pertinence du questionnaire, la qualité de la prise de notes (dans la perspective de leur analyse) et des informations recueillies, elles permettaient également d’assurer un accompagnement des collecteurs. 

Dans le cadre de ce travail de recherche, un comité technique et un comité de pilotage ont été mis en place, avec des rôles distincts et complémentaires. Le premier intervenant sur le projet, le second étant garant du cadre et de la déontologie.
Le comité technique a réunit les techniciens du conseil général, de la Direction départementale de la cohésion sociale, du CLIC de la circonscription, du collège, du CCAS et le directeur de recherche du laboratoire PASSIM.
Le comité de pilotage a mis en présence des élus et des responsables associatifs.
A ce jour la tâche des sociologues citoyens est achevée. Ils ont livré près de 300 comptes rendus de rencontres individuelles au directeur de recherche.

Bilan

Ce projet, atypique, à présenté de nombreux aspects positifs.
Tout d’abord l’enquête sociologique menée sous la forme d’entretiens, à mis en place une véritable médiation avec les habitants. Etonnés et satisfaits d’être invités à s’exprimer sur leur vie dans la ville, ils ont parfaitement saisit qu’il s’agissait d’engager un dialogue avec leurs élus et ont par conséquent « joué le jeu ». Le fait d’avoir face à eux des citoyens de la ville au même titre qu’eux, a un peu « dédramatisé » la notion de recherche sociologique. Les personnes rencontrées ont exprimé qu’elles n’auraient surement pas aussi facilement ouvert leur porte à des sociologues professionnels ayant eu peur d’être « étudiées ».

Le même phénomène de médiation a pu être observé au sein du comité technique. Les relations du CCAS et du centre médico social (qu’il héberge dans ses locaux) jusqu’alors un peu tendues, se sont apaisées. Le fait de se retrouver autour d’un projet qui fédérait a permis d’engager une discussion sur des points de désaccord qui ne parvenaient pas à être exprimés. Dans le groupe est né un véritable débat intergénérationnel, chacun s’étant mis au service de la recherche d’un langage commun. La qualité de l’écoute et des échanges a tout particulièrement retenu l’attention des acteurs du projet. Les adultes ont beaucoup appris des deux jeunes participantes qui ont parfaitement investit l’espace de parole qui leur était donné.

Ce projet à mis en lumière des habitants qui ont acquis de nouveaux savoirs faire qu’ils sont prêts à réinvestir au bénéfice de la cité.
En effet, le groupe s’est dit prêt à intervenir auprès des agents du CCAS dans les analyses des besoins sociaux qui seront faites dans la commune. Cette décision collégiale est une grande satisfaction pour la commune qui souhaitait privilégier une évaluation partagée.

Cette initiative donne une image positive des habitants, de leur capacité à se mettre au service du collectif.
Les comportements des personnes se sont sensiblement modifiés au cours des mois de collecte. Elles ont été surprises de découvrir que les choses étaient bien plus compliquées qu’elles ne le laissaient penser à la simple observation. Elles ont clairement identifié que ce qui était observable relevait de constructions sociales, qu’elles échappaient souvent à la volonté des habitants, des politiques et qu’il ne s’agissait pas de juger mais de comprendre pour avoir une possibilité d’intervention.

La principale difficulté a été de maintenir la motivation du groupe. L’investissement des participants dans ce projet a été lourd. Au delà des 15 heures de formation dispensées, chacun a en moyenne consacré 30 heures aux entretiens et 10 heures aux réunions d’équipe.
A un moment du travail, les notions et recommandations s’accumulant, le groupe a commencé à douter de sa capacité à mener la collecte d’informations à bien. Certains ont eut du mal à tenir leurs engagements ce qui est venu peser un peu plus sur les épaules des autres.

Moyens

-  la directrice des affaires sociales,
- la responsable du CCAS,
- 1 agent technique ayant en charge l’entretien des locaux du CCAS,
- le coordonnateur enfance et jeunesse de la Ville,
- le maire adjoint délégué aux afaires sociales,
- l’élue en charge du conseil municipal des enfants et des jeunes,
- le directeur du centre social associatif CeSAM,
- 2 animateurs du centre social (secteurs famille et espace jeunes),
- la présidente de l’association des parents d’élèves du collège,
- 1 stagiaire en BAC Pro, carrières du social en milieu rural
- 1 représentante du CMEJ,
- 1 assistante maternelle, présidente d’association,
- 1 couple de personnes retraitées.
- 1 sociologue, directrice de recherche en supervision du groupe,

Les partenaires

Partenaires opérationnels

Mairie d’Aigues Mortes, PASSIM (laboratoire associatif de sociologie), DDCS, conseil général du Gard, UTASI Camargue Vidourle, centre médico-social, CLIC de Vauvert, centre social Cesam, collège d’Aigues Mortes.

Ils financent l'action

95 % du financement provient de la commune et 5 % de la DDCS.

Les observations du CCAS/CIAS

Ce projet montre que des habitants peuvent, à travers leur engagement citoyen, se donner les moyens de repérer et comprendre les mécaniques sociales à l’œuvre dans leur ville et concrètement accompagner la décision politique.

Il a notamment montré qu’un CCAS, quelles que soient ses forces vives (celui d’Aigues Mortes ne disposant que de 2,4 ETP) est capable d’initier et de porter une dynamique de concertation avec les populations, innovante.

Rendre les habitants acteurs de leur vie ensemble au sein de la cité, favoriser leur libre arbitre en leur donnant des clés de compréhension des conditions de ce vivre ensemble, avancer avec eux sur le chemin de l’évaluation partagée, sont de nécessaires missions à conduire pour les CCAS dans les années à venir.
Faire avec les habitants l’expérience que la notion de besoin social n’est pas une vérité observable évidente mais un processus de construction sociale, que les demandes et les attentes des publics, même informelles sont parfois révélatrices de la nécessité de faire évoluer les réponses sociales, c’est produire de l’intelligence collective, c’est donner les moyens à chacun d’agir en pleine conscience.

Photo : Wikimedia Commons / Nikater

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