J'ai compris, mais plus tard...

Le ciné-débat est une action collective visant à permettre l’accès à la culture et favoriser l’expression et la prise de parole en public des personnes en situation de précarité sociale. L’action consiste en la projection d’un long métrage dans une salle de cinéma, suivie d’un débat d’idées animé par deux animateurs, en lien avec les ressentis, réflexions, impressions laissés par le film.

Contexte

L’équipe des travailleurs sociaux du service Intervalle (spécialisé dans l’accompagnement des personnes Sans domicile stables de l’agglomération d’Annecy) a pu identifier une difficulté des personnes accompagnées à accéder à des domaines situés hors du champ de leurs difficultés personnelles immédiates.

Les notions de plaisir et de loisir étaient floues et peu abordées par ces personnes, la difficulté de leur quotidien, la survie, l’insertion professionnelle, l’accès à un logement et parfois à la santé restant leurs préoccupations principales. Faire du sport, aller au théâtre ou prendre le temps de réfléchir sur un thème sans lien avec leur problématique personnelle n’est donc pas dans leur habitude.

Spontanément, ou lorsqu’elles étaient interrogées lors des entretiens sociaux, les personnes verbalisaient un décalage entre elles et la société avec ses préoccupations, s’y sentant à la marge, parfois exclues.
Certaines personnes reçues mendient à la sortie du théâtre, du cinéma, dans les rues touristiques sans pour autant se nourrir de ces lieux d’arts, d’histoire et de réflexion.

Les personnes expriment directement ou indirectement leur besoin de « décrocher » pendant un instant de leurs problèmes, « prendre du bon temps ». Certains bénéficiaires du RSA expliquent que malgré leur budget extrêmement limité, il leur arrive d’aller au cinéma ; ils décrivent alors le temps de pause que cela représente, le bien-être que cela leur procurent.

D’autres personnes attachent de l’importance à échanger avec leur référent au sujet de titres lus dans la presse, ou vus au Journal Télévisé. Il leur arrive de faire partager leurs idées politiques, religieuses, leur vision de la société etc.

Face à ces constats, l’équipe s’est demandée comment proposer un temps qui serait à la fois de plaisir et de réflexion entre les personnes en situation de précarité. Un des objectifs étant de permettre à ces personnes de se décentrer de leur situation, le temps d’une séance. Mais aussi leur permettre de se réinscrire ainsi en tant que citoyen.

La projection d’un film suivie d’un débat d’idée en lien avec les thèmes du film a ainsi fait son chemin. La dimension de l’accompagnement par le référent social de la personne est apparue essentielle. Elle permettait de faire vivre le lien aidant/aidé autrement et voir ce référent en situation de s’exposer en donnant son avis sur des sujets partagés par tous.

Il s’est agit ensuite d’élargir l’accès à cette action aux structures partenaires accompagnants des personnes faisant ces mêmes constats.

Description

Finalité de l’action

Visualiser un film d’actualité dans une vraie salle de cinéma puis assister et/ou participer à un débat d’idées, et ainsi favoriser l’expression, dans l’écoute et le respect de chacun.

Principaux objectifs

Permettre l’accès à la culture à un public défavorisé :

 

  • Démystifier ce domaine (la culture)
  • Identifier la salle de cinéma de quartier
  • Assister à une séance de cinéma

Rompre l’isolement et lutter contre l’exclusion sociale

 

  • Entendre, voir, participer à un débat et un questionnement philosophique soutenu par la présence des intervenants,
  • Capacité à être en groupe
  • Capacité à être dans la prise de parole et dans l’échange
  • Gagner en estime de soi

Créer ou renforcer le lien de proximité et la possibilité d’un échange d’égal à égal entre un usager et son référent social

 

  • Privilégier le « penser avec » le référent, le groupe, l’Autre, au « penser pour ». Le débat sur des thématiques partagées par tous amène l’effacement de places hiérarchisées ou de pouvoir, réinterroge le rapport aidant/aidé.
  • Les professionnels participant au débat donnent à voir leurs propres fragilités dans la prise de parole. Le rapport partenarial est nourri de ces échanges qui apprennent aux uns et aux autres à mieux se connaître.

Amener les intervenants sociaux de la précarité à se rassembler autour d’une action commune, se rencontrer régulièrement, échanger d’une action partagée et connue de tous.

Fonctionnement de l’action

L’équipe des travailleurs sociaux du service Intervalle fait une sélection de 3 films pour chaque séance. Un mailing est ensuite envoyé aux partenaires, leur demandant de proposer aux personnes qu’ils orientent de faire un choix entre ces 3 films.

Les partenaires extérieurs sollicités dans ce cadre sont ceux du champ de la précarité sociale :
Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale, Pensions de Familles, Centre de soins pour personnes souf-frant de dépendances, partenaires de l’insertion professionnelles en lien avec le dispositif RSA, Accueils de jours, Association de prévention spécialisée (pour les jeunes de 14 à 21 ans), Appartements de coordinations thérapeutiques, services sociaux de polyvalence de secteurs, services sociaux spécialisés dans l’accompagnement des seniors (65 ans et plus), SAMSAH, SAVS.

Sont également associés, depuis 2015, les publics accompagnés par les autres services de la direction de l’action sociale de la Ville d’Annecy : pôle Séniors, pôle Logement, pôle Solidarités.

Le film projeté est celui choisi par la majorité des personnes ayant voté.
Un second mail est envoyé pour informer du film choisi, une affichette d’information est mise en pièce jointe.

Les projections se déroulent toujours au cinéma de la MJC de Novel, les objectifs étant de :

  • permettre aux personnes de bénéficier de conditions optimales pour regarder le film,
  • permettre aux personnes de découvrir la salle de cinéma de quartier pour éventuellement revenir seules par la suite.

Les référents sociaux ayant orienté des usagers doivent être présents le jour de la séance (ou bien remplacés par un membre de leur équipe, préalablement identifié et mis en lien avec l’usager).

Les films durent 1h30 à 2h.

Le RDV est donné à 13h45 pour que les personnes puissent s’installer, le film démarrant à 14h précises.

Au fil des projections, nous avons opté pour commencer par une brève introduction expliquant que suite à la projection du film, quelques minutes seraient laissées libres afin que les personnes présentant le besoin de sortir puissent le faire sans gêner le début du débat.

Suite à la projection du film, Guillaume Abt, philosophe /animateur/ travailleur social et Sébastien Janin (travailleur social à l’Intervalle), co-animent les échanges du public et alimentent le débat par une réflexion préala-blement préparée. Celle-ci peut prendre la forme d’un débat d’idées contradictoires laissant libre accès à des avis partagés ou opposés.

Il est entendu que le débat n’excède par 45 minutes.

Les outils pour évaluer l’action

Une comptabilisation des usagers présents est faite avant la projection du film et au démarrage du débat.

A l’issue de l’action, les usagers se rapprochent de leur référent et font part de leurs ressentis et réflexions.

Lors du comité technique annuel, les partenaires sont invités à communiquer autour de ces retours qui leur sont faits.

Moyens

Moyens humains

Sandrine Rousée, Assistante Sociale, coordinatrice de l’action, 1h par semaine, soit 0,25 ETP
Claudie Dussort, Responsable de l’action, 0,25h par semaine soit 0,05 ETP
Xavier Depraz, Responsable du Cinéma de Novel, 0,25h par semaine soit 0,05 ETP
Guillaume Abt, Animateur de l’Action, 0,25h par semaine soit 0,05 ETP
Sébastien Janin, Animateur de l’action, 0,25h par semaine soit 0,05 ETP

Moyens matériels

  • un film pour chaque séance,
  • réservation de la salle de cinéma
  • 2 micros
  • 50 feuilles A3 pour les affiches, support de communication

Budget / coût de l’opération

1000€ par an pour la totalité de l’action, soit 4 séances
4 séances dont bénéficient au minimum 50 personnes, soit 200 personnes sur l’année : 5€ par personne

400€ (100€ par séance) de rémunération de l’animateur principal
600€ (150€ par séance) pour le film et la salle de cinéma

Bilan

Depuis le démarrage de l’action ciné-débat en 2011, 17 films ont été projetés.

Sur l’année 2015

La famille Bélier le 06 mars 2015

  • 71 personnes au film
  • 23 personnes au débat
    9 structures partenaires ont accompagné des usagers.
    Le débat a duré une heure.

Cerise le 05 Juin 2015

  • 45 personnes au film
  • 27 personnes au débat
    7 structures partenaires ont accompagné des usagers.
    Le débat a duré 35 minutes.

Floride le 02 Octobre 2015

  • 89 personnes au film
  • 51 personnes au débat
    12 structures partenaires ont accompagné des usagers.
    Le débat a duré une heure.

Fatima le 18 Décembre 2015

  • 74 personnes au film
  • 59 personnes au débat
    12 structures partenaires ont accompagné des usagers.

Le contenu des débats

Peut-être du fait d’être systématiquement accompagnées de leur référent social, les personnes ont pris plus aisément la parole au fils de l’année. Nous avons pu observer que parfois, après s’être rassurées auprès de leur référent, elles osent prendre la parole en public. Parfois elles sont soutenues, poussées par leur référent dans cette « prise de risque ».

Au-delà de commentaires objectifs, les personnes ayant pris la parole nous ont fait part de leurs émo-tions et de leurs ressentis.

Sur le dernier film de l’année (Fatima), les personnes se sont livrées, ont osé prendre parti en interve-nant. Les personnes se sont véritablement investies dans le débat.

De plus en plus de personnes assistent au débat suite à la projection du film.

La fréquentation de cette action augmente fortement d’année en année. Entre 2012 et 2014, en 5 séances, le nombre de spectateurs est passé de 22 à 52 et celles présentes au débat de 8 à 4.

L’animation

L’animation en binôme semble convenir. En effet cela permet de faire circuler la parole. Pendant que l’un développe son propos, l’autre peut être attentif aux tentatives de prise de parole dans la salle et la donner.

Le binôme permet également de donner des points de vue différents, voire contradictoires, et jouer l’opposition, en illustrant que pour autant on peut s’écouter, se respecter.

La participation au choix du film

Depuis 2014 un effort a été fait pour présenter des films récents, sortant tout juste de la programma-tion des cinémas.

Ainsi en 2015 cette tendance a pu être conservée, avec une proposition de films qui se voulait plus attrayante et plus valorisante pour le public auquel elle est destinée : les publics ont pu se voir propo-ser des films dont ils avaient déjà entendu parler ou qui avaient fait l’objet d’une certaine médiatisa-tion.

Sur le dernier film (Fatima) les personnes et les partenaires se sont vraiment investis sur le choix du film.
Habituellement seules 10 ou 15 personnes peuvent exprimer leur préférence (par l’intermédiaire de leur référent). Au cours de la dernière séance (ainsi que sur la première séance de 2016, il est estimé que plus d’une trentaine de personnes se sont exprimées. Certaines structures organisent des temps collectifs avec les usagers afin de visualiser les bandes annonces et de procéder à un vote anonyme. D’autres distribuent des "plaquettes" avec les affiches des trois films en lice et proposent de voter de manière anonyme.

Nous avons choisi de de laisser un mois de délai aux partenaires pour proposer le choix entre les 3 films et faire remonter les préférences de chacun.

Les perspectives d’évolution

 

Participation des bénéficiaires à la préparation des séances

 
En co-réflexion avec l’animateur principal de l’action ciné-débat Guillaume Abt, l’équipe souhaite aller vers une évolution participative de cette action.

Un comité technique annuel est organisé afin de convier tous les professionnels ayant assisté à des séances.

Leurs réflexions, remarques et impressions personnelles sont recueillies. Il s’agit aussi pour eux de porter la parole des personnes qu’ils ont pu accompagner ou avec lesquelles ils ont pu échan-ger à l’issue des séances de cinéma.

Si depuis maintenant une année les bénéficiaires de l’action peuvent participer au choix du film, nous souhaiterions renforcer leur place dans la préparation du débat :

En amont des séances de ciné-débat, un temps de travail a lieu systématiquement entre l’équipe d’Intervalle et les animateurs du débat. Il s’agit alors d’évoquer le contenu du film, amené par ceux qui ont pu le visionner avant. L’objectif principal est de préparer des pistes de réflexion à amener lors du débat pour lancer la réflexion ou relancer les échanges s’ils s’essoufflaient.

Ainsi nous souhaiterions inviter une ou deux personnes qui le souhaitent à ces séances de préparation. Elles pourraient donner leur avis sur les pistes de réflexions pressenties. Elles pourraient également amener leur point de vue sur l’organisation plus générale de l’action.

Ces personnes pourraient également être conviées aux comités techniques.

Nous souhaiterions par ailleurs proposer à quelques personnes volontaires de participer au visionnage des bandes annonces, de sorte à aider l’équipe dans le choix des 3 films mis en proposition.

Amélioration des supports de communication

 
L’équipe souhaiterait également se rapprocher du service communication de la Mairie d’Annecy pour que les affiches et plaquettes distribuées gagnent en qualité.

Il semble indispensable de garder la trame de l’affiche actuelle car elle est repérée par les bénéfi-ciaires. Toutefois une impression et un papier de meilleurs qualités rendraient l’affichage plus profes-sionnel et attiserait peut-être plus facilement leur curiosité.

L’équipe souhaiterait également qu’une plaquette d’information « généraliste » puisse présenter l’ac-tion ciné-débat.

Elle serait à la disposition des professionnels et pourraient être distribuée tout au long de l’année aux bénéficiaires (sans spécifier de film en particulier).

Permettre aux personnes d’aller ensuite seules au cinéma

 
Le responsable du cinéma de la MJC de Novel propose de dupliquer l’idée du "café d’avance" au ciné-ma. Ainsi pour participer au "cinéma d’avance", les personnes souhaitant ajouter de l’argent au prix de leur place cotiseraient pour payer une place à ceux qui n’en ont pas les moyens. Xavier Depraz souhai-terait laisser ces places à la disposition de l’équipe d’Intervalle dans le cadre du ciné-débat, de sorte à aider les personnes à aller seule à une séance de cinéma. Cette place serait donc gratuite car payée à l’avance par d’autres.

Estimation CCAS

Cette action peut être essaimée sur d’autres territoires.

Intérêt :

  • Permettre aux personnes en situation de précarité sociales de rompre l’isolement, accéder à la culture, se décentrer de leur problématique le temps d’une séance, prendre la parole en groupe.
  • Rassembler les partenaires autour d’un objectif commun et ainsi être régulièrement en lien. Cette proximité favorise le travail en réseau au profit des usagers.

La principale difficulté était la mobilisation des usagers et des partenaires au démarrage de l’action. Sur les premières séances il y avait très peu de participants.

Nous avons tenu bon sur la régularité de l’organisation : périodicité des séances, le jour et l’heure sont à chaque fois les mêmes, les affiches sont identiques (seuls l’affiche du film et le synopsis changent), ce qui permet désormais un repérage rapide dans les salles d’attente.

Les partenaires sont prévenus de la date 2 mois à l’avance afin de pouvoir organiser les emplois du temps et mobiliser leur public. La salle de cinéma est toujours la même.

Nous invitons les usagers à participer au choix du film.

Les films proposés sont « récents » : à l’affiche au cours des 6 mois précédents la séance.

Convaincre les usagers, les partenaires et les différentes institutions de la pertinence de ce type d’action doit passer par l’explicitation de la légitimité des travailleurs sociaux à agir dans le domaine de la culture, vecteur de lien social et de restauration de l’identité.

L’accompagnement social individuel se nourrit d’actions collectives qui permettent de voir non plus la personne comme souffrant d’une problématique mais comme un être actif, complexe et force de réflexion.

Photo : Wikimedia Commons / Yves LC

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